Un vrai ennemi ne te laissera jamais tomber…

Stanislaw Jerzy Lec est un auteur, poète et écrivain polonais, né en 1909 dans une famille juive, à Lvov (alors Lemberg, dans l’empire d’Autriche-Hongrie…), et mort en 1966 à Varsovie. Lec a publié un premier volume de ses Pensées échevelées (Mysli nieuczedanie en polonais) en 1957, puis des Nouvelles pensées (toujours échevelées), en 1964, deux ouvrages qui ont assuré sa renommée en Pologne, puis plus modestement dans d’autres pays.

Stanislaw Jerzy Lec : aphorismes humanistes versus covidisme

Les Pensées échevelées se présente comme une succession de courtes phrases, maximes, réflexions, aphorismes, sans lien logique apparent. Si le ton de Lec peut parfois paraître quelque peu magistral, il est plus souvent acerbe, humoristique, poétique ou « décalé ». Son propos porte surtout la marque d’un humanisme qu’il sait ô combien malmené par le siècle, car il l’a vu et enduré. Marqué comme le Roumain Virgil Gheogiu (auteur de La 25e heure) par les ravages du pouvoir techno-totalitaire et de la déshumanisation, Lec n’a de cesse de placer l’homme au cœur de son propos. Son regard sur ses contemporains, et devrait-on dire sur ses semblables, est désabusé et féroce, un brin provocateur. Ses écrits nous mettent en alerte et en garde contre la bêtise, les croyances, contre la suffisance, les abus de pouvoir ou l’aveuglement.

A plus d’un demi-siècle de distance, relire certains de ses aphorismes à l’aune du délire covidiste ne manque pas d’intérêt. Pour tout dire, il y en a quelques-uns qui résonnent carrément !

Nota : les extraits des Pensées figurent entre guillemets.

Commençons par celui-ci : « Au commencement était le Verbe, à la fin le Verbiage ». Logorrhée de nos chères autorités, politiques, scientifiques, médiatiques ? Diarrhée de notre bon roi ? Ou cet autre dans la même veine : « Charabia ? Certes, mais d’un genre nouveau ». Novlangue, peut-être, dont la période fournit maints exemples (cas contacts, malades asymptomatiques, gestes barrière, etc.). On lira à ce propos le chapitre intitulé « La perversion de la langue à des fins politiques : analyse de la langue Covid et de sa sémantique » qu’Ariane Bilheran et Vincent Pavan consacrent au sujet dans leur remarquable ouvrage Le débat interdit[1].

Comme dans toute « guerre », la première victime de celle qu’on nous a imposée et claironnée (mais, au fait, guerre contre le virus ou contre les peuples ?) est la vérité. Injonctions contradictoires, pseudo-experts frelatés, vrais chercheurs et lanceurs d’alerte disqualifiés, débunkers commandités, inversions accusatoires, tout a conduit à brouiller les repères et à nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Comme le notait Lec : « La vérité est la plus difficile à cerner quand tout peut être vérité ». Ou règne du mensonge…

Souvenons-nous aussi de la répression contre les réfractaires, du sadisme du pouvoir (« certains sont nés pour être chefs d’État : d’exception »), de ses nervis et complices. Acharnement à contrôler, à punir et humilier (pensées échevelées et émues aux personnels soignants suspendus). « Un vrai ennemi ne te laissera jamais tomber ». C’est puissant, ça : « Un vrai ennemi ne te laissera jamais tomber ».

Il fut fait usage de la force brute et désincarnée du droit, devenu pur outil de dressage. Or, s’insurge Lec, « L’homme n’est pas censé ignorer la loi. Mais la loi n’est pas censée non plus ignorer l’homme ». Et, à l’appui, cette trouvaille géniale : « Déjà en lui-même, le symbole placé en tête des paragraphes juridiques ressemble à un instrument de torture ».

Tout ceci se fit avec l’aval de nos juridictions, jusqu’aux plus hautes (les « Sages », mon dieu !), soi-disant garantes des sacro-saintes valeurs. Or, « la constitution d’un pays devrait être conçue de telle manière qu’elle ne viole pas la constitution du citoyen ». Disons même sa bonne constitution, ou son intégrité, quand il s’est agi de lui injecter de force une substance expérimentale. Était-ce pour recouvrer notre liberté ? Mais, « on ne peut interpréter le Chant de la liberté avec un instrument de coercition » !

Et au sujet de cette dystopie : « J’ai rêvé cette nuit de la réalité »,nous rapporte Lec, qui ajoute : « quel soulagement quand je me suis réveillé ».

Tyrannie via les applications, QR code, pass, et ce n’est hélas peut-être que le début… « La technique atteindra un tel niveau de perfection que l’homme pourra se passer de lui-même », c’est-à-dire disparaître, redoutait Lec. Et encore cet avertissement, vieux de plus d’un demi-siècle : « Je crois volontiers que l’homme créera un jour l’homoncule, ou homme artificiel, mais pour l’amour du ciel, je le conjure de ne pas faire la même erreur que Dieu et de ne pas créer cet homme à son image ». Avis aux transhumanistes.

Et pour ceux, nombreux, qui eurent la sensation de prêcher dans le désert face à tant d’inepties et de turpitudes, ce constat piquant et drôle de l’auteur polonais : « Bizarre qu’il soit aussi difficile de susciter le moindre écho dans les têtes creuses ». Lec nous livre une explication métaphorique : « La mer de l’Indifférence est déchaînée », ce que nous avons, hélas, constaté à loisir ! Donc, ne compter que sur soi-même. « Soufflons nous-mêmes dans nos voiles ». Et ce conseil audacieux, cet encouragement, qui vaut plus que jamais : « Il faut multiplier la quantité des pensées de telle façon qu’il n’y ait pas assez de gardiens pour les surveiller ».

Nous avons vu à l’œuvre les autocrates pervers et les petits kapos d’une part, et de l’autre, la masse soumise acceptant toutes les humiliations et la shlague, sans mot dire. Lec à leur intention : « Sadiques et masochistes devraient créer en commun des sociétés, des trusts et des États autonomes », en somme aller au diable et nous laisser en paix !

Aujourd’hui, « Les blessures se cicatrisent, mais les cicatrices continuent de grandir avec nous ». Beaucoup s’y reconnaîtront. Et, pour finir, une autre intention plus spéciale, qui parlera aux adeptes du Ni oubli, ni pardon : « Les marionnettes peuvent se transformer le plus facilement en pendus. Les ficelles sont déjà là ». Cela étant bien sûr métaphorique…


[1] Sous-titré Langage, covid et totalitarisme, l’ouvrage est paru en 2022 aux éditions Guy Trédaniel. Son objet est, à partir de l’exemple du traitement de l’information dans la crise politique liée à l’épidémie de Covid, d’interroger le rapport entre l’idéologie et le savoir : censure des mots, néologismes, mots détournés, sophismes…

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