Le Jeune homme et la mort – chapitres 7,8 et 9

Joubert était à la recherche d'autres âmes. Sa vanité à lui. Pourtant, il vous aurait dit qu'il ne croyait pas en ce Dieu. Mais il lui tournait autour depuis des années. Il pouvait citer Christ, s'appuyer sur ses paroles. Jamais il n'aurait prononcé le mot âme. Ou alors dans le silence de son être, pour lui-même, parce qu'il n'aurait pas su définir ce qu'elle était.

7

Joubert se leva de son banc sous l’abri-bus. Un seul bus était passé et avait ralenti devant lui. Le chauffeur lui avait lancé un regard suspicieux et agacé, lui semblait-il. Le jeune homme voulait aller voir le lac et les canards. Il fit quelques pas dans l’herbe et s’arrêta, écœuré. La pelouse était pour ainsi dire recouverte de crottes de chiens. Ce lieu qu’il imaginait charmant, tranquille, idyllique même, lorsqu’il le contemplait fugitivement assis derrière la vitre du RER, était un égout à ciel ouvert. On eût dit que toute la ville emmenait ici son animal de compagnie pour qu’il s’y soulageât. Le jeune homme fut pris de nausées. Il allait vomir s’il ne s’éloignait pas au plus vite de cet immondice.

Pour l’anecdote, et au risque de dépeindre Joubert comme un être sans décence commune, il faut dire qu’il détestait les chiens. On ne pouvait que détester un animal soumis à l’homme, un animal créé par l’homme. Un animal si peu animal, dénaturé. L’aboiement lui faisait perdre contenance, le rendait presque fou. Il suffisait de passer devant une porte pour que le clébard se mette à gueuler. Le plus petit roquet défendait la propriété de son maître comme s’il était Cerbère. Un animal qui avait le sens de la propriété privée… N’importe quelle plante avait plus conscience de la liberté que le chien. Mais, il ne leur voulait aucun mal. Joubert avait peur des chiens tout autant qu’il craignait l’homme. On savait à quoi s’attendre d’un animal sauvage, libre. Sa force ou sa fuite. Mais l’être servile, soumis par l’homme, était versatile. Il n’avait aucune conscience de sa vie mutilée. Lâchez la laisse et il va prendre des libertés qui ne sont pas la liberté mais de la licence.

Jusqu’où une crotte de chien – plus d’une crotte, mais tout de même… –, l’entraînait-elle ! D’ailleurs, était-ce vraiment des crottes de chiens ?

Joubert reprit son chemin. Il traversa le passage souterrain du RER perdu dans ses pensées. Une jeune fille, très jolie, descendait l’escalier devant lui. Il ralentit le pas pour ne pas la dépasser et pour pouvoir admirer ses formes attirantes. Sous terre, elle se retourna discrètement à deux reprises pour voir qui la suivait. Ne voulant pas lui faire peur, il s’arrêta au distributeur de billets en la suivant du regard alors qu’elle montait en direction des quais.

Pas un seul dimanche matin il ne s’était réveillé aux côtés d’une jeune fille de ce genre, jamais il ne s’était réveillé aux côtés d’une jeune fille. Il pensa à tous ces jeunes gens qui se réveilleraient insouciants après une nuit d’amour et qui s’étreindraient une fois encore avant de se rendormir. Sa mère lui dit un jour qu’à son âge on pensait à autre chose, qu’elle pensait à autre chose à son âge. A autre chose qu’à ces livres, la politique, toutes ces conneries. Elle dit « toutes ces conneries », « toutes tes conneries » même. Il savait bien à quoi elle pensait. Elle croyait qu’il n’y pensait pas ? Il chassa ces pensées.

Il aborda la rue Alexandre Dumas et prit l’Avenue du Grand Veneur. Son instinct fauve reprit le dessus. Il serra à nouveau l’arme dans sa main moite qui tremblait légèrement. Il n’avait jamais été insouciant. Un ressort tendu d’angoisses et de doutes. En permanence. Il connaissait la joie, le rire. L’éclat d’un instant. Mais jamais il ne pourrait croire au bonheur. Personne ne pouvait être heureux en ce bas monde, personne n’en avait le droit. Ou alors il fallait savoir danser au milieu des déjections, avec un pince-nez et des bottes en caoutchouc. Joubert ne danserait jamais, il en était certain, jamais avec les pieds dans la merde.

8

Il pensa à son père. Quels avaient pu être ses rêves ? Avait-il jamais eu l’occasion de rêver ? Il avait certainement eu son lot comme tout le monde. Et c’était un homme. Et tout homme, même le plus incapable, le plus faible, le plus paresseux, ne pouvait trouver un arrangement définitif avec la vie. Aucun accommodement. C’était le rôle de la femme de se dresser devant lui comme la statue du commandeur, une statue de pierre, sa pierre d’achoppement. L’homme ne pensait pas à remplir le frigo, il allait chasser. Il ne se souciait pas de rapporter de quoi manger mais voulait rentrer triomphant, des trophées brandis à bout de bras. La femme était là pour le domestiquer, le rendre au sol, à la terre battue de la grotte, pour lui rappeler ses faiblesses, le contraindre dans ses limites terrestres. A la chasse, à la guerre, la femme n’avait aucune prise sur l’homme. Il pouvait tout simplement y mourir. C’était en y mourant qu’il comprenait lui-même où se trouvait ses limites. La femme voulait vivre dans le zoo, l’homme dans la jungle. Deux natures irréconciliables. L’un devait se soumettre. Quand l’homme perdait, il posait lui-même, sous les yeux de la femme, la clôture de la prison derrière laquelle il allait croupir. Le triomphe de la femme, c’était la fin de l’homme, la fin de ce qu’il avait bâti de génération en génération pour mériter ce nom…

Il fallait construire un rêve pour commencer. Un premier rêve comme socle. Ne jamais abandonner, s’entêter malgré les échecs, par-delà les déceptions, au-delà des désillusions. Abandonner, c’était mourir, c’était être déjà mort.

Revint à la mémoire de Joubert ce jour où pour la première et la dernière fois son père lui avait fait des confidences. C’était un samedi, un samedi gai et doux où, même au sixième étage de cet immeuble HLM de la banlieue de Grenoble, entrait le printemps accompagné de sa brise pleine de vie.

Le pastis, des olives vertes aux anchois que son père avait préparées lui-même. On en avait bu deux, trois peut-être déjà, assis à la table de cuisine. Joubert se sentait plutôt bien. Il avait rêvé de devenir douanier, le père. Il avait même préparé le concours. Les noms des préfectures et des sous-préfectures, il s’en souvenait encore. Et Joubert dût interroger son père et lui demander quelles étaient les sous-préfectures de l’Ariège. « Pamiers, Saint-Girons ». Le père était fier de sa mémoire. Il était douanier. Il savait qu’il l’était. Il n’avait même pas raté le concours, il ne l’avait pas passé, il s’était trompé d’examen. Par erreur, il s’était présenté au concours pour être chef et on l’avait refoulé. Il avait envie de dire à son fils qu’il avait essayé, qu’il avait eu de l’ambition et qu’il avait manqué de chance. Ce n’était pas pour lui, voilà tout. Il énonçait cela comme une fatalité. Et, il n’avait rien rétorqué quand son fils lui avait demandé pourquoi il ne s’était pas tout simplement présenté à la prochaine session d’examen à son niveau. Joubert ne pouvait-il pas comprendre que cet échec rassurait son père, qu’il y lisait la confirmation d’être bien à sa place à l’usine, qu’il était là où il devait être. Ce n’était pas un hasard s’il s’était trompé de concours, c’était un signe, une injonction. Reste donc là où tu es, tu y es à ta place. Comment son fils pouvait-il ne pas sentir cela ?

L’adolescence dessine le destin de chaque individu. L’âge des fulgurances. La foudre des doutes et des bonnes ou mauvaises résolutions vous traverse, vous pourfend. Le moment pendant lequel les rêves de l’enfance vous tyrannisent et vous abandonnent ou ne vous abandonnent pas. Le père, lui, avait subi le rite de passage ancien. On ne lui avait pas permis le luxe de l’adolescence. De l’enfance à l’âge adulte, le cartable pour la musette, le tablier pour le bleu, de la cloche à la pointeuse. Et seize mois de caserne pendant lesquels on apprend à fumer, à faire un lit au carré, à picoler, à cirer des bottes, à nettoyer des chiottes : tout pour devenir un homme, selon le père. Une récréation avant de faire un gosse dans la foulée. Puisqu’on est un homme dorénavant… A vingt ans, on féconde un ventre. On ne s’appartient pas et on doit se donner !

Le père énonçait ses regrets, ses échecs pour toute confidence. N’avoir jamais vécu seul, voilà ce qui le rendait amer. Joubert eut une sensation de vide. L’appartement HLM faisait plus de cent mètres carrés et ses parents y vivaient seuls. Joubert et ses deux frères avaient quitté le foyer familial très tôt, trop tôt. Ses parents ne semblaient jamais se poser de questions sur ce qui pouvait leur arriver, sur ce qui ne leur arrivait pas. Ils ne posaient pas de questions comme s’ils ne voulaient pas importuner ! Et ça les dépassait surtout, toute cette vie hors d’eux, hors de cet HLM. Ils auraient eu peur pour leurs enfants, ils avaient peur certainement. Les enfants partaient un jour. C’était dans l’ordre des choses. Voilà. C’est tout.

Le père ne tenait pas l’alcool. Au bout de trois verres, son œil droit commençait à se fermer, sa langue devenait espiègle, il bégayait. Le fils, lui, pouvait boire beaucoup plus sans montrer un seul premier signe d’ébriété. Ils n’avaient jamais vécu un tel moment. Et, un aveu soudain de son père : il avait toujours eu peur de sa mère, la grand-mère du jeune homme. Et à près de cinquante ans, il en avait encore peur. Une confidence à ne pas faire. Il avait eu si peu de père face à lui, le fils. Si peu de père. Et là, il se retrouvait face à un enfant effrayé. Il n’en avait pas le droit, le père. C’était un crime d’avouer une telle faiblesse, il piétinait le peu qu’il pouvait avoir de père en lui.

  • À ton âge, tu devrais quand même avoir réglé cela ! ne put s’empêcher de dire le jeune homme.
  • T’es vraiment un con !

9

Nul doute que celui qui aura été assez perspicace, attentionné et curieux, nul doute que celui-là s’il ne veux pas sombrer dans l’empathie aura déjà réglé son sort à Joubert, il l’aura déjà classé, catalogué, étiqueté, il l’aura réduit à cette formule moderne, passe-partout et vague : un être en souffrance. Mais quel être vivant, vraiment vivant, ne l’était pas ? La faille, c’était la preuve de la vie. On reconnaît un homme à ses cicatrices, sentence russe. Mais, d’homme, il n’était pas encore question ici. Un jeune homme, autant dire un enfant. La faille à cet âge-là, c’est un précipice. Normalement, on colmate tout cela en se résignant à la vie qu’on nous offre, en se forgeant quelques évidences, en entrant dans la ronde même si les autres ont les mains poisseuses, et on joue faux pour oublier que tout le monde joue faux. On abandonne ses rêves, ses illusions, on revêt une panoplie aux couleurs sombres, on ne vit plus dans la fantaisie, on prend la vie au sérieux, on accepte l’ordre établi, on fait son trou. On le creuse lentement, on se prépare lentement au train-train quotidien, on attend la retraite, on arpente sans se presser la voie qui mène au boulevard des Allongés. On mène une vie de dépossédé de sa propre vie. On préfère aller de résignation en résignation plutôt que de désillusion en désillusion. On ne sait même plus où se situe le champ de bataille. Ne pas se poser de questions. Un monde entièrement peuplé d’êtres qui doutent serait voué à la disparition en moins d’une génération. Pour vivre, il faut s’offrir aux certitudes. Être soi-même une certitude. Un être sans vanité est un oxymore. Être, c’était faire fi de l’existence, de son caractère éphémère, si éphémère. Là que résidait la contradiction de notre époque et qui expliquait pourquoi l’être aujourd’hui c’était l’avoir. Une époque de laquelle on avait chassé l’éternel ne pouvait être qu’en étant dans l’avoir. Et donc ne pas être. M’as-tu-vu, excentrique, égocentrique étaient les êtres de notre époque, les non-êtres, ceux qui exposaient ce qu’ils avaient, ceux qui voulaient avoir. Tout le monde donc. En liquidant Dieu, on avait supprimé l’être-en-soi, l’âme, et c’était l’être pour les autres, un non-être qui régnait.

Joubert était à la recherche d’autres âmes. Sa vanité à lui. Pourtant, il vous aurait dit qu’il ne croyait pas en ce Dieu. Mais il lui tournait autour depuis des années. Il pouvait citer Christ, s’appuyer sur ses paroles. Jamais il n’aurait prononcé le mot âme. Ou alors dans le silence de son être, pour lui-même, parce qu’il n’aurait pas su définir ce qu’elle était.

Oui. Souffrance ! Souffrance de l’homme qui s’est détourné de Dieu et qui le cherche toujours, qui croit parfois le rencontrer là où il n’est pas. Il le cherchait dans l’avenir, dans l’infini du cosmos alors qu’il était dans chaque crépuscule, dans le fourmillement inaudible des clairières. Joubert était aveugle et sourd, et il voulait lire dans une boule de cristal, et il voulait entendre résonner le silence de l’univers !

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