Le Jeune homme et la mort – chapitre 1 à 3

La défaite d'un adolescent vient de ce qu'il se laisse persuader de sa misère. François Mauriac

Un feuilleton de Pierre Toré en 40 chapitres

1

Ce souvenir vint occuper son esprit tandis qu’il se cramponnait à son sang-froid et à l’arme qu’il dissimulait dans sa poche. Toute la naïveté de l’enfance s’affichait dans le visage qu’il avait vu – un flash : un vieillard à longue barbe, les cheveux blancs – alors qu’il était effondré dans son lit, ressassant l’idée de la mort dont il venait de prendre conscience. Non pas l’idée de la mort. Mais, sa mort. Il ruminait sa mort. Il avait alors dix ou onze ans.

Un autre que lui aurait reconnu dans le vieillard la figure un peu blasphématoire de Dieu, offense qu’on pardonne à l’innocent, offense qui n’en est plus une aujourd’hui. S’agrippant aux draps de toutes ses forces, la tête enfoncée dans son oreiller pour y étouffer le flux effrayant des larmes, il n’entendait que la sentence froide et implacable qu’il psalmodiait en silence, qui hurlait dans tout son corps : « Tu vas mourir ! Un jour, tu vas mourir ! Tu vas mourir ! ».

Le jeune homme absorbé par son souvenir en fut extrait par la sonnerie qui annonçait la fermeture des portes. Il eut juste le temps de sauter sur le quai du RER.

Sa mémoire refluait à la vitesse du rêve. « Comme les égouts pendant l’orage. », pensa-t-il. Les réminiscences l’écœuraient ; il ne tentait pas de les étouffer cependant, il prenait un plaisir pervers à les laisser le traquer comme si elles ne pouvaient pas l’atteindre, et l’atteignaient quand même ; il se délectait du raffinement de cette torture qu’il s’infligeait à lui-même.

Il prit le souterrain creusé sous les voies du chemin de fer. Il n’était pas encore huit heures du matin. Peu de monde dans les rues. Les habituels joggeurs, les propriétaires de chien. Un dimanche tranquille comme tant d’autres. Un beau jour de printemps.

Le jeune homme se vit dans la porte vitrée de la gare et admira sa belle tenue. Plus de deux mille euros d’accoutrement. Presque deux SMIC, pensa-t-il ironiquement. Il ressemblait à celui qu’il voulait ressembler : un stéréotype de jeune homme de bonne famille. Seule la coupe de cheveux le trahissait peut-être et ces lunettes démodées. L’habit fait le moine. Il repensait à son professeur de français qui avait retourné le dicton. Mais, à cet instant, le jeune homme savait seulement qu’il passait aux yeux des autres pour quelqu’un qu’il n’était pas. Pour les autres, oui, l’habit faisait le moine. Pour lui-même, la sagesse populaire l’emportait.

Il avait certes bien retenu l’exemple des anarchistes russes qui s’habillaient avec grand soin pour passer inaperçu aux yeux de la police tsariste. Toutefois, ne pas se faire remarquer, n’était-ce pas un comble quand on voulait revendiquer son geste et s’en justifier, quand on voulait que le monde le reçoive comme une bonne leçon ?

Ne pas se faire remarquer : c’était ce que sa mère n’avait eu de cesse de lui répéter quand il était enfant, chaque fois que la famille se rendait dans des endroits hors de leur monde. C’est-à-dire presque partout. Cette poisseuse humilité, cette honte d’eux-mêmes inculquée par sa mère, comme tannée.

Il comprit tout de suite que ce n’était pas le moment de s’abandonner à l’indignation et à la colère. Ce gamin de dix ou onze ans, effrayé par la mort, qui était venu se jeter dans ses bras, lui faisait perdre son calme. Mais il aurait beau faire : jamais il ne pourrait se débarrasser de cet enfant humilié.

Il s’était mis à fréquenter assidûment cette banlieue ouest privilégiée, lui, qui végétait de l’autre côté. Qu’il devait faire bon vivre ici ! Pas de doute. Il sourit de sa bêtise. Oh ! Il pouvait bien savourer maintenant son attirance pour le luxe et l’opulence. Il n’allait pas nier qu’il se sentait bien dans ces vêtements coupés dans du tissu d’excellente qualité, qu’il était à l’aise dans ces chaussures en cuir de veau cousues main, souples et légères. Il mourrait plus haut que son cul, s’amusa-t-il en chantonnant les Funérailles d’antan de Brassens, ce lâche qui chantait aussi : « Mourir pour des idées, d’accord mais de mort lente. »

Il alluma une cigarette. Une slim, comme ce que fumaient les jeunes filles élevées dans le beau monde. Les femmes… Qui auraient pu le sauver… Mais que lui arrivait-il ? Sa crasse de pauvre, il en était imprégné. Il pourrait toujours frotter avec tous les onguents de la douceur, de la tendresse et de l’amour, rien ne pourrait l’en laver, rien ne pourrait l’assouplir.

Il toucha le métal froid de l’arme. Ce contact lui plaisait, il rendait les choses plausibles, le calmait. Il avait pris un rendez-vous avec la mort. C’est lui qui venait la surprendre cette fois-ci. Quel visage aurait-elle ?


2

Ce qui était certain, c’est qu’elle ne ferait pas de lui un poète. Comme cette fois-là ! Qu’il était aisé de se moquer d’un enfant de dix ans ! Parce qu’il en riait, Joubert, du haut de sa morgue et de sa trentaine approchant. Il en riait de ce pauvre gamin en pleine crise d’effroi sous ses draps… Le jeune homme eut une pensée attendrie pour le petit garçon. Non, il n’en riait pas. De l’amertume ? Poète, vraiment, il l’avait été, comme il l’avait décidé avec fermeté et résolution ce soir-là, muni de toute la force et la vigueur de l’enfance.

Poète ! avait-il répété sans vraiment savoir ce que cela signifiait. Joubert se trompait sur son âge d’alors : il devait avoir douze ans au moins lors de cette crise mystique. A une autre époque, il serait entré au séminaire pour devenir prêtre. Il aurait vu le Christ. Prêtre, poète, c’était proche. Se retirer du monde. Seule la manière était différente.

Joubert était demeuré hébété devant la gare, prisonnier, perdu dans ses pensées, hagard. Il se déplaça jusqu’à l’horodateur le plus proche pour y lire l’heure. Il ne portait pas de montre. Jamais. Aucun bijou. Tout ce qui brillait le dégoûtait. Dans un diamant, il voyait les esclaves qu’on envoyait crever au fond des mines et les diamantaires d’Anvers sans scrupules. Dans tout objet manufacturé, il lisait la misère du monde, il voyait l’homme meurtri par le travail pour le bien-être d’une poignée. Cette planète était irrespirable pour des milliards d’individus qui y suffoquaient mais survivaient parce que l’être humain avait une faculté d’adaptation hors du commun, qu’aucun autre animal ne pouvait égaler. Cette capacité que le gamin de douze ans avait repoussé avec dégoût, dégoût qui baignerait à jamais la bouche de Joubert.

« La vie est inutile puisqu’elle se termine ». Tel avait été le premier vers que le gamin avait rédigé dès le lendemain de sa crise. Joubert s’en souvint alors qu’il faisait des allers-retours devant la gare, impatient comme celui qu’on tarde à venir chercher. Ce premier vers était peut-être la cause de tout. Il disait tout son refus de la condition d’homme. L’incompréhension du gamin, fruit de la peur, de cette peur irrationnelle de la mort, aurait eu besoin de trouver une force de dissuasion en face d’elle, quand il était encore temps. Il n’y en eut pas. Toute la vie, la courte vie de Joubert, tenait dans cet alexandrin. Il en était convaincu en cet instant.

Pour le garçon, la poésie, c’était l’alexandrin. L’alexandrin classique avec hémistiche. C’est tout ce qu’il avait retenu de la poésie. Et voilà qu’un alexandrin sortait de lui d’une manière spontanée. Il avait tout dit. Face à cette phrase, tout le reste ne pouvait être que palabres. Mais, le môme s’était entêté. Être poète, c’était vouloir sauver les hommes de la mort. Il n’avait pas pensé qu’il fallait d’abord se sauver soi-même. Une frousse de môme, et voilà, on se prenait pour le Messie. Tout ou rien. Ange ou démon. Il avait repoussé comme un fruit pourri la condition d’être humain. Il voulait en sortir ! Il s’était donné à une ambition démesurée parce qu’il n’avait pas eu la force du renoncement. Il s’était marié à sa solitude, cette solitude qui vous étreint face à la mort. A douze ans, il était seul face à son destin d’homme. Personne pour le détourner de sa route, de son combat perdu d’avance et pour lequel il s’était mis en quête des meilleures armes. La poésie l’avait séduit. L’art. Comme beaucoup d’autres. Qui n’avait pas écrit un poème à douze ans ? Mais, il y avait cru. Il l’avait aimée, la poésie, et en même temps l’avait maltraitée dès son premier vers.

Joubert se souvint du répertoire téléphonique dans lequel il avait écrit ses premiers poèmes. Un carnet que sa grand-mère lui avait offert et qu’elle avait récupéré dans les bureaux de la Sécurité Sociale où elle faisait le ménage. Dans une poubelle. Elle ne se serait jamais permis de prendre le moindre trombone sur une table ou un bic dans un tiroir. Joubert avait arraché les pages sur lesquelles figuraient des noms, des adresses et quelques numéros de téléphone – l’usage de cet appareil n’était pas encore universel à l’époque, surtout dans une petite ville oubliée de province. Le carnet avait perdu plus de la moitié de ses pages après l’opération. Il aurait voulu être toujours en possession de ce répertoire. Peut-être y aurait-il lu quelque chose d’important, quelque chose qu’il aurait oublié ? Que peut-être malgré tout il avait eu une enfance. Comment pouvait-il être sûr que ce fut son premier vers ? Il avait bien dû tracer quelques lignes hésitantes, naïves avant de s’abandonner à cette lourde sentence. La vie est inutile, puisqu’elle se termine.


3

Joubert frotta ses chaussures avec le petit chiffon de laine qu’il avait emporté avec lui. Il les avait cirées la veille et lustrées ce matin-même. Les chaussures étaient neuves, alors il les avait portées pendant une semaine plusieurs heures par jour chez lui pour les faire. C’eût été un comble d’être empêché à cause d’ampoules aux pieds provoquées par des chaussures bien trop chères. Pourtant, il désirait se trouver ridicule dans sa panoplie de bonne famille. C’était pour ça qu’ils faisaient trimer le prolo ? Pour se payer des frusques et des pompes ?

(…)

Il coupa court car il se connaissait. Bientôt il se mettrait à plaindre les gosses de riches de leur aliénation. Son côté curé : pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font. Il se voulait ange d’Apocalypse et non de Miséricorde. Il en avait des humiliations à leur faire payer. Des humiliations de mal chaussé.

Un souvenir encore plus arrière, avant qu’il devint poète. Sa première et dernière leçon de catéchisme. Il avait raté Dieu dans sa plus tendre enfance. Le Seigneur habitait la plus grosse maison de la petite ville de province, moins de huit mille habitants, recluse au bout des Ardennes, où il avait vu le jour et où il avait passé près de vingt ans à fantasmer le reste du monde, toute cette vie qui n’était pas la sienne.

Un enfant de sept ans ne peut pas avoir d’avis, n’a pas à en avoir, pensait sa mère – elle ne le pensait pas, elle n’y avait jamais réfléchi ; et ainsi, que son fils, un enfant, puisse avoir une pensée, une opinion la terrorisait comme s’il avait été accablé de quelque monstruosité. Sans tenir compte de ce qu’il pouvait dire, la mère avait inscrit le gamin au catéchisme. La religion chez elle était au mieux une superstition, un truc de bonne femme craintive qui respecte les traditions et qui ne va pas se frotter à ce qu’elle ne connaît pas. Si on avait parlé de foi devant elle, elle n’aurait pas su de quoi il était question et aurait détourné la conversation. Un enfant devait suivre les cours de catéchisme pour faire sa communion, comme il était allé de soi qu’il fût baptisé quelques semaines après sa naissance. Joubert marchait aux côtés de sa mère, il revoyait précisément le chemin parcouru, l’endroit précis où il s’arrêta, trépigna, lâcha la main de sa mère : quand ils passèrent devant la boulangerie industrielle qui était fermée depuis longtemps, qu’il n’avait jamais vue en exploitation, un petit bâtiment blanc avec de grosses lettres peintes en rouge sur le mur qui donnait sur la route ; oui, c’était là qu’il avait ressenti pour la première fois de l’incompréhension et même du dégoût envers sa mère, peut-être même là que tout simplement, pour la première fois, il ressentit quelque chose pour sa mère. « Non, il n’irait pas ! Il n’irait pas. ». Il avait répété cette phrase à rendre folle la femme qui l’avait mis au monde, qui perdait ses nerfs à la moindre contrariété. Elle serrait les dents et se retenait parce qu’ils étaient dans la rue. Mais, il allait voir ce qu’il allait voir.

Le soleil encore pâle de juin vint lui frapper la nuque. Dans moins de trois heures, les cloches sonneraient l’appel des fidèles pour la célébration de la messe dominicale. Joubert reprit sa marche. Il était dans l’allée qui menait à cette immense maison – immense pour lui à l’époque – où il allait prendre sa première leçon de catéchisme. Il y avait vingt ans de cela.

Aucun enfant dans cet immense parc, c’est la première vision qu’il avait eue, sa première surprise. Il ne se doutait pas qu’il existât des individus qui pussent jouir pour eux seuls, pour leur seule famille, de lieux tels. Comment se faisait-il qu’il ne fût jamais venu jouer ici avec sa classe, dans le plus beau parc de la ville ?

Les statues posées de chaque côté de l’allée en pierre qui menait à la maison arrêtèrent son pas. Il se sentait comme un intrus en ces lieux. Il s’était trompé d’adresse. Il eut peur et s’arrêta, tétanisé. Tout ici était inquiétant. Il rebroussa chemin timidement avant même d’avoir fait un pas dans l’allée de pierre. Il fit ce qu’il put pour poser le pied avec délicatesse sur le gravier qui craquait sous ses semelles. Il s’accrocha à l’immense grille d’entrée mal entretenue, rouillée de partout, mais impressionnante, grille devant laquelle il était resté imbécile pendant de longues minutes quand il était arrivé, avant d’oser la franchir. Il s’était décidé à entrer parce qu’il avait craint de paraître suspect aux yeux des rares passants. Ils allaient s’alarmer de sa présence longue et incongrue, de ses allers-et-retours sur ce trottoir.

Et le voilà de retour devant cette grille, tremblotant, reniflant ses larmes, abandonné. S’il était rentré chez lui, le petit garçon était sûr que sa mère l’aurait attrapé par la main sans ménagement et l’aurait ramené de force ici. Il imaginait l’état de furie de sa mère qui se mettait en colère pour beaucoup moins que ça. Elle l’obligerait à pénétrer dans cet endroit où elle se sentirait encore plus mal à son aise que son fils. Elle lui donnerait les pires noms de la terre et l’humilierait devant tous les autres enfants. Elle raconterait tout à la femme qui les accueillerait. Il aurait honte pour lui et pour sa mère.

L’enfant retenait difficilement ses larmes. Il devait surmonter l’état de terreur – le mot n’était pas exagéré – dans lequel il se trouvait. Il reprit sa marche en avant. Les statues parlaient entre elles, se moquaient de lui, s’offusquaient qu’il osât passer effrontément devant elles, lui intimaient l’ordre de partir. Il parvint tout de même au bas de l’escalier qui menait à la porte d’entrée. Il vivait là encore une expérience inédite. Jamais, il n’avait emprunté l’escalier extérieur d’une maison. Il hésita encore, convaincu que l’entrée de la demeure ne pouvait pas se trouver en haut de ces marches. Il était à bout de nerfs. Des crampes dans les intestins. Une grosse envie soudaine d’aller aux toilettes.

Il se vit sonner à la porte. Au bout d’un temps qui lui parut très long et trop court – il eût été heureux que personne ne vint lui ouvrir -, une dame le reçut avec un grand sourire. Blanc, du blanc. De la lumière. Joubert ressentait encore cette impression de grande luminosité et d’extrême propreté du couloir recouvert d’un carrelage blanc et des murs tout aussi immaculés. Il avait été ébloui, aveuglé presque, par cette lumière.

La dame lui demanda d’ôter ses chaussures. Il avait craint cette obligation. Ses chaussures en croûte de cuir, bon marché, des fausses Clarks, avaient perdu toute imperméabilité… si elles n’en avaient jamais eue ! Ses chaussettes étaient trempées, grises d’eaux sales. Il essaya de marcher sur la pointe des pieds pour faire le moins de traces possibles. Il vint s’asseoir dans la cuisine à côté de la douzaine d’autres enfants qui attendaient sans faire un bruit. Il était le dernier. Ils le regardèrent un peu de travers, un peu hostiles.

Le cours commença. Au bout d’un quart d’heure à peine, le téléphone du couloir d’entrée sonna. La dame alla répondre. Quand elle revint, le petit garçon qui n’avait pas oublié les traces qu’il avait laissées, qui ne pensait qu’à ça même, incapable de se concentrer sur le cours, comprit tout de suite que la femme avait abandonné toute gentillesse dans ce couloir.

– Qui a sali le couloir ? demanda-t-elle sans préambule. Elle ne criait pas. L’enfant savait qu’elle savait.

– Je voudrais que celui qui est responsable se dénonce !, reprit-elle. Je lui laisse quelques instants.

Il était le seul à pouvoir se dénoncer. Il ne le ferait pas. Il faisait face à une autorité dont il ne pouvait qu’exagérer la puissance. On ne lui promettait rien de bien. Il ne se jetterait pas volontairement dans la gueule du loup.

– Bien puisque c’est ainsi, vous allez venir ici, vous allez passer devant moi l’un après l’autre en me présentant vos pieds.

À suivre…

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